Ce parfum peut pratiquement être considéré comme le premier parfum masculin de Chanel. Certes, il y avait pour monsieur, que j’ai adoré, jolie cologne aromatique posée sur des bois qui lui assuraient un peu de tenue, très chic discret, très très discret, des années ’50, pré Eau Sauvage -LE masculin qui allait changer la donne- dont on sentait bien qu’elle était surtout là pour permettre à la cliente qui avait dévalisé la boutique de le rue Cambon de dire en rentrant, la bouche en cœur, à son époux « j’ai pensé à toi ! » C’était aussi le premier parfum de Jacques Polges pour Chanel, parfum qui tombait à un moment où Chanel était une maison de luxe à la clientèle fidèle et vieillissante dix ans après la mort de Mademoiselle qui n’avait pas su négocier au mieux, dans les années 60, le virage de la mode qui n’en avait plus que pour la jeunesse. Lagerfeld n’était pas encore arrivé et n’avait pas encore joyeusement commencé à exploiter l’héritage dans son style post-moderne qui allait se montrer si vendeur.
Restait l’une des grandes forces de la marque dans la beauté : les packagings sublimement modernes, extrêmement photogéniques dont l’origine remonte à Mademoiselle et à ses choix en phase avec la modernité de son époque qui se sont avérés intemporels, là où beaucoup de maison ont revisiter plusieurs fois leur identité visuelle pour ne pas trop ressembler à des pièces de musée. Pour Antaeus, on reprend le flacon traditionnel carré des eaux de toilette de la maison mais en noir. C’est très graphique. Jusqu’à ce qu’on réalise que la moindre poussière ou trace de doigt se voit vraiment beaucoup trop. Oui, Chanel, il n’y a pas que des princesses dans vos clientes, il y a aussi des femmes de ménages un peu maniaques.
Le parfum est un masculin qui respecte les critères de l’époque en misant sur le bois. Du début à la fin, c’est un cèdre qui aurait presque pu s’appeler masculinité du bois une décennie avant de devenir féminin chez Shiseido par Serge Lutens. Des notes propres, aromatiques, hespéridées, qui donne une impression un peu cologne lancent le parfum qui va toujours rester quelque peu savonneux. Le cèdre est très vite parfaitement lisible évoquant toujours pour moi l’odeur des crayons fraichement taillés de mon enfance, modulé par des notes florales rosées, un peu de patchouli, un fond un peu plus sombre et animal, un peu cuir, un peu sale mais toujours très cèdre et savonneux. Chez Chanel, on ne se vautre pas dans la luxure, on laisse les machos un peu lourdingues à Azzaro ou Guy Laroche, merci bien.
Le parfum a un peu changé depuis sa sortie. Il a connu plusieurs variations, mais la version actuelle est fort satisfaisante et je retrouve les plaisirs de mon adolescence dans les années ‘80. (J’étais bien trop jeune que pour le porter mais c’était ainsi. Le parfum et la mode à l’époque n’était pas obsédé par les teenagers. Il est moins sombre, moins sale, moins animal, certains le regrette amèrement, mais je trouve que cela lui va fort bien et lui retire ce qui pourrais le dater en le rendant plus classique, plus intemporel, sans pour autant le lisser ou l’affadir. Ça le rend juste un peu plus Chanel, c’est-à-dire élégant et fluide, même s’il se démarque un peu en étant très construit autour d’une matière, ce qui lui donne un côté un peu niche actuelle même s’il ne met pas en avant l’ambre, la vanille ou la fraise tagada. (Dans un genre plus radicalement propre/sale, Yves Saint Laurent nous donnera Kouros.)
Sombre, un peu austère, presque dur, je trouve, comme à l’époque qu’il donne une jolie aura aux gens qui sont tout le contraire de ça. (Si tu es un beau ténébreux, merci de nous le laisser !) Il faut le traiter avec négligence, comme un accessoire un peu chic auquel ce serait du dernier vulgaire de prêter attention. Mais surtout, il a un petit côté talisman contre tout ce qu’on peut reprocher à l’époque : les sillages faciles, alimentaires et tapageurs, qui en font trop pour plaire. Il oppose un refus, poli mais net, montrant que le Beau, c’est tout autre chose et qu’il faudrait voir à ne pas confondre charme et racolage…
Antaeus, Jacques Polge pour Chanel, 1981.






Quel bel hommage à ce parfum, je ne m’en souviens pas. Par contre, effectivement je me souviens bien de Kouros. Belette.
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