psychodrame et reformulations chez Guerlain, épisode 2016

“Supportez d’être appelée une nerveuse. Vous appartenez à cette famille magnifique et lamentable qui est le sel de la terre.”

Marcel Proust, à la recherche du temps perdu, le côté de Guermantes, 1920.

Aimer le parfum est source de grandes joies, de vrais bonheurs. Nous connaissons des joies intenses, des orgasmes olfactifs qui seront toujours ou presque ignorés de la plupart des hommes. Mais nous le payons cher aussi car nos souffrances sont multiples et notre passion pour le Beau nous plonge dans des angoisses infinies, ruine nos nerfs et notre santé physique. Pour le dire un peu platement : les marques auront notre peau. Le médecin qui prend notre tension et nous prescrit des drogues diverses peut en témoigner : nous n’allons généralement pas bien.

Je pourrais citer comme dernier exemple en date, la reformulation de ses exclusifs par Chanel lors d’un passage à des versions Eaux de Parfum qui a dévasté nombre d’âmes sensibles. N’étant plus client de la marque, je suis un peu passé au travers bien que la perspective d’une réduction des aldéhydes dans de grands aldéhydés comme le N°22 me touche quand même. Comment assister à l’effondrement d’une civilisation sans en être ébranlé ? (J’exagère ? à peine !)

Le pire, pour moi, c’est peut-être l’inénarrable et interminable saga Guerlain qui, de production en production, vire au psychodrame pour les afficionados. 2013 avait été une grande année, Mitsouko en eau de parfum avait retrouvé sa splendeur passée, à peine un peu plus lumineuse, mais cela lui allait fort bien et ne lui faisait pas perdre son mystère. Quant à l’Heure Bleue, j’étais personnellement totalement amoureux de la version eau de toilette qui mettait en avant le merveilleux départ aromatique. (On associe souvent le travail de Jacques Guerlain à des notes de fond capiteuse en oubliant ses départ pourtant très beaux !) La version eau de parfum, moins épicée (en même temps, faisons nous une raison, pour l’eugénol, c’est mort !), je la trouvais très belle surtout si on prenait le temps de la laisser vieillir pendant six mois après avoir ouvert le flacon… (L’Heure Bleue est un parfum qui vieillit très bien, qui gagne à vieillir, même…)

Et puis, pour nous rendre dingue il y a eu une production défectueuse. Rendons hommage à la marque qui a assumé et reconnu la chose, retiré des flacons de la vente quand tant d’autres, nous prenant pour des abrutis, nous font le coup du « non, non, rien n’a changé, c’est votre nez qui déconne… » Un peu d’honnêteté, dans le monde de la parfumerie, c’est extrêmement frais et rafraichissant. Ça devrait arriver plus souvent ! Ce fut quand même TRES difficile à vivre. Je ne parle pas pour moi, l’expérience m’ayant enseigné qu’il fallait faire des stocks lorsqu’un parfum nous plaisait, j’avais pris soin de mettre de côté quelques flacons de ces beautés. Oui, quand on aime un truc, par prudence, on devrait toujours acheter par trois flacons. Oui, savoir que j’avais du Mitsouko 2013 de stock, ça m’a quand même aidé à dormir la nuit.

Et aujourd’hui ? Les «nouvelles» versions sont enfin en rayon et il est temps de sentir, comparer, se ruiner le moral, la santé et peut-être le porte-monnaie, enfin savoir si l’on peut dormir sur nos deux oreilles ou se gaver d’antidépresseurs jusqu’à la prochaine fois. 

Mitsouko : Alors, personnellement, je ne trouve pas que cette version soit ratée. Elle peut plaire. Je la trouve plus lumineuse, plus fruitée et pour le coup, elle perd quand même un peu en mystère maintenant. Mais j’ai un peu peur qu’à force d’augmenter l’éclairage, Mitsouko ne finisse par devenir une salade de pêche surexposée et qu’on ne perde le sous-bois et les effets charnels que le parfum peut avoir. Pour moi, la version est "satisfaisante", plus belle que celle d’avant 2013, mais quand même, je préfère mon stock. Mais c’est vrai qu’en vieillissant, le jus va peut-être s’assombrir, gagner en profondeur et en mystère. (Le chypre est TRES sensible au passage du temps.) Si vous faites partie de ceux qui n'osent pas Mitsouko, qui le trouvez trop impressionnant, c'est peut-être le moment.

L’Heure Bleue : Curieusement, je trouve qu’il y a eu un rapprochement entre les versions eau de toilette et eau de parfum. Le départ aromatique de l’eau de toilette est moins présent, les nuances encaustiques, baumées de l’eau de parfum sont plus discrètes, du coup, la première est moins aérienne et la seconde moins profonde. Et puis, surtout, je trouve que le parfum est un peu tiré vers la guimauve. J’aime moins. Ça me touche peut-être plus particulièrement parce que l’Heure Bleue est mon préféré dans les classiques Guerlain. Et peut-être que le vieillissement fera du bien à la formule. Peut-être. Mais en attendant, je crois que je vais passer mon tour.

Shalimar : Là, c’est la toute bonne nouvelle de mes tests. Je continue de trouver l’extrait et l’eau de parfum trop linéaire et plats. Mais l’eau de toilette me semble n’avoir pas de longtemps été aussi belle. La bergamote en ouverture est magnifique : bien présente, très fine, elle donne un vrai relief au parfum. C’est ciselé, très bien travaillé, ça se développe pendant des heures. Le sillage et la tenue sont toujours phénoménaux. Pour moi, cette eau de toilette Shalimar, ça va être LE parfum à stocker en 2016. Certes, il n’a plus ses profondeurs cuirées, cette sensualité animale, qu’il a eue jadis, il est peut-être plus facile à porter. Mais c’est vraiment un monument de la parfumerie et sa dernière restauration est à se damner. Alors, pour une fois, ne boudons pas notre plaisir…

Si vous avez testé, dites-moi, bien sûr, ce que vous en avez pensé m’intéresse.

Commentaires

  1. C'est intéressant cette histoire de laisser vieillir un jus pour un meilleur épanouissement des senteurs. Intéressant jusqu'à ce que je me rende compte que j'ai procédé de même pour l'Heure Bleue de manière totalement inconsciente.
    Je développe :
    Lycéenne je découvre l'Heure Bleue qui me fascine et dont je m'asperge à chaque passage en parfumerie, n'allant plus loin parce que m'estimant trop jeune pour aller plus loin.
    Quelques années plus tard (vers 2012/2013...), de passage à Paris, je décide de marquer une étape importante de ma vie estudiantine et personnelle en m'offrant le précieux flacon à la boutique des Champs. Sans trop de raison (le budget? une préférence inconsciente?) j'opte pour l'eau de toilette, mais là encore posséder le jus ne veut pas dire le porter ; je m'en asperge qu'à certaines occasions.
    Puis 2/3 ans plus tard, une révélation alors que j'ouvre le flacon, L'Heure Bleue est "mon" odeur, celle que je porte désormais quotidiennement ou presque, 10ans après l'avoir découverte.

    En dehors de l'aspect émotionnelle et symbolique du parfum, la maturation à domicile du jus, aura fonctionné sur moi qui ne peux plus m'en passer et est rassurée de le redécouvrir tous les jours, alors que dans la boutique il ne m'avait finalement pas plus transporté que cela.

    Prochaine étape, apprivoiser Mitsouko qui me fait rêver autant qu'il m'effraie!

    (Je m'excuse pour ce premier commentaire relativement long, le sujet m'aura rendue bavarde)

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    1. Pas d'excuse, au contraire, merci pour le commentaire. Oui, parfois, un jus nouvellement produit gagne à vieillir. Pour l'Heure Bleue, je l'achète toujours en avance (Lorsque j'entame un flacon, j'achète le suivant!), je vaporise un peu pour faire entrer de l'air et je laisse vieillir... Et c'est mieux. C'est peut-être ça qui a fonctionner dans vos test, c'est possible. Neuf, ce parfum peut avoir un petit quelque chose de joli mais ... Le temps lui donne de la profondeur comme si le mélange prenait.

      Pour Mitsouko, j'ai mis entre 15 et 20 ans avant d'y venir. Donc, peut-être qu'il faudra de la patience ;-)

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  2. C'est bien triste la reformulation. J'ai perdu Sycomore, c'était mon parfum et ma clef dans cet univers. Je suis très déçu par la maison Chanel. Il ne me reste plus qu'à chercher une autre signature, ailleurs.
    Soutenons-nous les traumatisés des reformulations.
    Aloxe

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    1. Le problème de trouver ailleurs c'est... Mais ne vont-ils pas reformuler aussi? Oui, Chanel, tous les échos sont mauvais sauf ceux des vendeuses Chanel. Pas parce qu'elles sont de mauvaise foi, mais parce que ces jus un peu difficile sont plus facile à vendre maintenant. "Les gens préfèrent." Ce que je veux bien croire puisque tout semble devenu plus facile, plus accessible. Mais aussi moins exigeant et moins beau. Du nivellement par le bas. Sauf en ce qui concerne les prix, bien sûr!

      Dau

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