« il ne me semblait pas que j’aurais en moi la force de maintenir longtemps attaché à moi ce passé qui descendait déjà si loin. »
Le parfum entretient un rapport particulier avec le temps. Evanescent, il se meurt et il est impossible de la rattraper, de le fixer, d’en garder la moindre trace. Pas de photographie ou de peinture possible d’une odeur, nous ne pouvons compter que sur nos souvenirs sans pouvoir nous assurer la béquille d’un aide mémoire. Bien sûr nous pouvons noter des impressions, évoquer d’autres odeurs pour convoquer celle-là bien précise que nous voulons nous rappeler, mais le plus souvent le parfum fait partie de notre inconscient et c’est lui qui choisit de revenir à la surface pas nécessairement quand nous le voulons, d’autant plus émouvant qu’il nous prend au dépourvu.
NB : avec de l’entrainement, l’habitude, je peux « sentir » certains parfums, fort bien connu, dans ma tête, par un pur exercice de mémoire mais c’est presque décevant parce que l’exercice intellectuel de la reconstitution d’une odeur semble la priver de tout ce qui va avec. Je peux dire que c’est beau mais je ne ressens pas toutes les émotions non esthétiques qui pourraient être attachées à un parfum.
Ce qui est fascinant, c’est de voir que la place des parfums dans le temps a changé. Je viens d’une époque, le XXème siècle, pour laquelle le parfum se concevait uniquement sur la durée. Les maisons lançaient peu en prenant leur temps. Entre Dior-Dior et Poison chez Cristian Dior, 9 ans se sont écoulés avec juste un masculin, Jules et une version extrême de l’Eau Sauvage entre-temps. En 2026, Dior a déjà lancé 8 parfums. Plus de temps pris pour un lancement, c’était plus de temps accordé à la qualité pour donner un parfum qui était jugé fini et abouti alors qu’aujourd’hui, on a le sentiment que petit à petit, à travers l’exercice des flankers, lancer un brouillon est possible et qu’il sera toujours temps d’ajuster.
Mais la démarche est surtout différente dans l’intention. Un parfum était adopté pour longtemps. Il y avait une certaine fidélité. Certains parfums disparaissaient, mais on pouvait compter sur ceux qui avaient connus le succès et étaient devenus des classiques, on pensait qu’ils allaient durer toujours. Certains se transmettaient même de mère en fille ou de père en fils comme un héritage. Le parfum échappait complètement à l’aspect mode qui touchait le vêtement. Alors qu’il eut été honteux d’avoir l’ourlet à la mauvaise hauteur ou d’arborer les couleurs d’il y a deux ans, porter un parfum ancien était plutôt une preuve de bon goût. Le parfum, actuellement est surtout un objet tendance comme un autre, un accessoire qu’on change au gré des saisons sous peine d’être dépassés, démodés ou de « sentir la vieille. »
Je me demande pourquoi certaines maisons ne lancent pas que des éditions éphémères, comme elles sortent des palettes de fards ou des t-shirts. Ce n’est même pas ironique. Escada le faisait (le fait toujours) avec des éditions d’été qui se vendait plutôt bien et qui avait leurs fans, le système n’est pas complètement idiot et va dans le sens « moderne » si détestable soit-il… Même si avec la multiplication des lancements et des marques, ce sont surtout les maisons de parfums qui deviennent éphémères.
Est-ce que nous avons encore le temps de nous attacher ? En avons-nous seulement l’envie ? Dans un monde où tout va vite, où règne la tendance, le temps du parfum serait-il définitivement changé ? Faut-il accepter d’être dans l’instant, totalement libre ? Devons-nous nous réinventer, nous réincarner, régulièrement ? Personnellement, je n’ai pas envie de perdre la mémoire ; les disparitions me désolent et les changements me révoltent. Mais il est admis que je sens la vieille et que je suis au mieux une relique à contempler dans un musée et pourquoi pas à sortir certains jours parce que ça fait un peu folklorique. Tout n’était pas nécessairement mieux avant, je le concède très volontiers. C’est vrai que le parfum s’est démocratisé, je m’en réjouis, malgré une récente flambée des prix qui fait à nouveau de lui un produit cher même s’il n’est plus toujours aussi luxueux, mais cette qualité luxueuse en faisait quelque chose d’un peu précieux, qui s’utilisait avec parcimonie. On ne multipliait pas autant les flacons et dans le fond ce n’était pas bien grave d’en avoir moins, ou même un seul. (Je vous avoue n’en avoir jamais eu qu’un seul…)
Peut-être jadis avions-nous moins de souvenirs du type « Ah, ça c’est l’odeur de mes vacances en Grèce et ça celle de la rentrée scolaire 2017 » mais baigner dans une atmosphère plus continue, plus personnelle, c’était aussi très agréable. Le sentiment en sentant son parfum en boutique ou dans les transports en commun d’être un peu chez soi ou celui, en sentant celui de grand-mère sur une jeune fille de 17 ans, de retrouver un peu de notre enfance, ce n’était pas si mal. Est-ce que la mode, c’est si important ? C’est une catastrophe écologique pour commencer. Et c’est aussi une perte de repère, de goût. Certes, il y a tant de tendances que nous devons faire des choix, mais un choix renouvelé tout les six mois permet-il vraiment à nos goûts de se développer ? La singularité, la personnalité sont-elles encore possibles ?
Et est-ce que Marcel Proust aurait écrit la recherche du temps perdu si Tante Léonie lui avait offert chaque jour un chips Brets au goût différent au lieu d’une traditionnelle madeleine ?

Je suis l'homme d'un seul parfum que j'ai du changer suite à leur disparitions successives en choisissant systématiquement un classique qui disparaissait à son tour pour ma plus grande frustration.
RépondreSupprimerJe l'ai probablement déjà dit ici mais chaque grande maison de parfum avait un style qui n'était pas interchangeable avec sa concurrente. On est très loin de tout ça. Pour moi le "début de la fin" si je peux m'exprimer ainsi est le pouvoir donné aux équipes marketing (circa fin 80) au détriment de la créativité poétique des nez. Et les lancements à tour de bras pour essayer de créer le parfum qui générera des millions immédiatement (mais c'est vrai pour d'autres domaines que la parfumerie).
à force d'être rapides et dans "l'air du temps" ils ne créent plus que des clones. Très peu de parfums sont aujourd'hui reconnaissables, je ne parle même pas d'un style maison... C'est comme dans la mode où tout finit toujours systématiquement copié dans les rayonnages de la boutique Zara la plus proche. Le plus ironique étant probablement que la niche qui se veut unique finit même par s'emparer des tendances mainstream les plus répandues, presque comme si avoir sa vanille ou son bois ambré était un passage obligatoire. (Mais bien évidemment en disant que, non, non, c'est une vanille très particulière, très signée, etc. C'est une VANILLE les gars! -ça fonctionne aussi avec le patchouli, le santal, etc.)
SupprimerC’est vrai que ça a beaucoup changé et il n’y a qu’à regarder les rayons parfumerie des magasins dt du nombre de références…du coup, certains classiques deviennent effectivement un refuge ou je vieillis vraiment (me voilà transformée en vieille peau!!). Même certains parfums jeunes des années 80 deviennent des perles… Belette.
RépondreSupprimerTous les classiques ont été jeunes au moment de leur sortie ou presque. (Pas Ombre Rose!) Moi, les rayons de parfumerie, ça me désole: trop de choix qui n’en sont pas puisque tout se ressemble… ou presque!
SupprimerJe suis plus jeune mais quand même pas de trop non plus (un joli 1983). J’ai été, je pense, entre les 2. Un parfum représentait surtout une personne au début. Puis il a représenté cette personne à telle ou telle saison. Et les autres odeurs relevaient plus du brute comme le petrichor ou l’odeur douce du riz qui finit de cuire. Celles-ci étaient réservées à des souvenirs doux … Ou douloureux des fois. Mais des souvenirs de moments quand le parfum représentait plus l’humain.
RépondreSupprimerC’est vrai que , maintenant, le parfum représente des périodes et un peu tout tellement il y en a plein et trop. Finalement, je m’y retrouve plus facilement dans les odeurs brutes alors qu’avant, le parfum pouvait marquer plus clairement mon esprit.
Comment être marqué par un parfum qui change tout les jours, surtout s’il ressemble à tous les autres? On doit pouvoir l’identifier et avoir le temps de nouer une relation avec lui. Les coups d’un soir, on les oublie vite et c’est normal…
SupprimerHello !
RépondreSupprimerLa raison est simple : en cherchant à toutes (je vais féminiser tout le monde nous y compris c'est plus joli pour la prose) être différentes elles ont fini par toutes se ressembler.
Donc elles veulent du Saint Laurent mais n'iront jamais chercher Rive Gauche ou Paris, non, elles veulent un truc pas trop cher, pas trop chiant, pas trop tenace, juste un truc senteur chicha-pomme comme leur vapoclope bidon, elles veulent juste un flacon rigolo dans la salle de bains ou à fourrer en deux-deux dans le sac pour sentir bon (traduire: masquer leur odeur corporelle sans passer par la douche).
Elles veulent du Dior juste parce que ces 4 lettres se voient et se repèrent de loin et qu'elles auront l'idée de ressembler à la Portman avec deux pschits rapides dans la voiture avant d'aller bosser.
Le nivellement par le bas, voilà où nous en sommes et les maisons de couture, désormais indexées et chiffrées se frottent les mains et se lèchent les babines face à ces primas d'instagram et de tiktok, toit simplement car les femmes de 1920 ou de 1980 n'avaient pas le même rapport au chic que maintenant et surtout, la jeune génération préfère être fluide, tout le temps, partout, elle ne veut plus vraiment s'imposer mais se faire accepter, donc elle choisira une odeur passe-partout de vanille, de sucre, de bonbon sans même jamais chercher à connaître ce que YSL ou Courrèges pouvaient produire auparavant. Et même si ils s'y intéressent, ils trouvent ça snob, cher et old-money.
Pour eux, le parfum n'est plus une carte de visite, ils veulent du commun par peur d'être jugés "vieillots" ou "mémères", donc exit les senteurs tenaces, les Knowing et les Scherrer. Ils préfèrent changer plusieurs fois dans la journée avec des débilités de chez Adopt ou Zara .
Et vu que la fabrication coûte un bras, les industries l'ont compris : inutile de s'acharner, ça ne se vendra pas, en revanche on leur vend du layering lavande-sucre-musc donc ça accumule, ça consomme mais ça ne s'arrête jamais sur un soliflore de chez Caron par exemple; ils vont au sport, font du Crossfit donc impensable d'arriver en sentant Aromatics Elixir par exemple.....
Ils veulent de l'interchangeabilité.
Toute la journée.
Toute l'année.
_fabien_
Bonjour,
SupprimerJe serais assez d’accord MAIS… (Forcément qu’il y a un mais, sinon, ce ne serais pas drôle et on ne discuterais pas durant des heures)
Mais, donc, il faut aussi intégrer les abominables bois ambrés ultra-puissants et dérangeants, terriblement envahissants, plus qu’imposants et aussi, surtout, doté d’une tenue à toute épreuves. Lorsque tout aura brûlé ou été ravagé à l’arme nucléaire, au choix, on sentira encore les bois ambrés. D’après moi, ils correspondent à l’infâme masculinisme, tendance néo-facho-réactionnaire lourde de notre époque qui rend les brumes corps Sol de Janeiro ou la vanille de Kayali subitement plus sympathique même si on soupçonne une complicité de tradwife qui mérite le camp de rééducation.
Maintenant, je fait peut-être une fixation politique et peut-âtre que si Rive Gauche sentait la femme qui avait une vie sexuelle ce n’était pas lié à une époque qui se voulait libre et revendiquait l’égalité sexuelle mais je préfère penser que si en m’en remettant une goutte derrière l’oreille…
Ah ! Mais tout à fait et on ne va pas s'arrêter là ! À y regarder de plus près, tout est revu à la baisse, un exemple ?
SupprimerLe fond de teint Estée Lauder Double Wear qui était la pépite des pépites, la Rolls-Royce des Rolls-Royce, il était l'ami fidèle des soirées arrosées et permettait de se faire un teint absolument naturel et imperceptible......30 ans ? 40 ans que ça fonctionnait eh bien non ça ne leur a pas suffit, ils devaient chercher à justifier leur salaire je pense au point de sortir une nouvelle version totalement nulle, graisseuse et truffée de silicones dégueulasses, en résumé, l'art de passer d'un top à un flop, mais les nénettes de 16, 18 ou 20 ans n'ayant pas connu l'ancienne version sont ravies de celui ci mais comme il ne tient pas ses promesses (double wear ça porte bien son nom, non ?) elles rajoutent un sérum, un soin, une brume, une poudre, un ceci, un cela.....
Donc au final exactement comme dans ma réponse précédente ⬆️, ils suppriment des composants/ingrédients pour réussir à faire acheter d'avantage.
Le sillage tient moins bien ?
Remettez-en !
Pas assez de notes de fond ?
Superposez notre gamme 'bis' !
Et si ça ne suffit pas allez hop, on a décliné ça en "parfums d'exception" ou en "niche" (ça veut rien dire) comme ça pour 200€ de plus vous aurez le sentiment d'être unique......tout en sentant absolument comme toutes les autres puisque désormais les formules sont les mêmes, les ingrédients sont les mêmes, et que ben zut à la fin ! On va pas se faire ch*** à rééditer une ancienne formule alors que pour le même prix on peut en créer trois, qui dit trois dit 3 campagnes, 3 fois plus de pages dans les magazines, 3 fois plus de posts sur insta etc. etc.
Alors quoi me direz vous ?
Eh bien comme toutes les générations, nous nous faisons doucement chasser par la suivante, c'est logique, seulement voilà nous n'avons jamais baisser nos étendards parfumés de Cabochard, nos cheveux exaltent Diva et nos fusils tirent des salvent de Vent Vert car non, nous ne nous abaisserons pas à nous commette à leurs odeurs collantes, ambrées et sucrées, nous avons du goût, nous avons du temps, nous avons des références et comme vous disiez, nous avons une mémoire olfactive qui nous permet de nous remémorer un parfum juste en y pensant ; parfois nous sommes folles et nous faisons des folies, parfois nos vies sont des drames en 4 actes et parfois même on se croirait dans un roman de Zola mais que voulez vous ! Ah ! Nous adorons ça !
Que Saint Mitsouko et Saint Laurent nous protège !
P.-s: tiens, ben voilà qu'en ce dimanche matin devant ma tasse de thé, j'ai eu une envie de Magie Noire en version ancienne cela va sans dire :)
-fabien-
Nous faisons nous chasser (oui!) ou avons-nous envie de nous retirer en nos mausolées emplis des merveilles que nous avons accumulées au fil du temps, toisant l’arrogance agitée et misérable des foules? Il y a probablement un peu des deux chez moi et j’avoue que, si je sens qu’on me pousse à me retirer comme une royauté déchue, j’ai tout autant envie de renoncer à un monde que je ne peux souvent voir sans que naisse une moue de mépris…
SupprimerPour aujourd’hui, j’incline vers l’oublié Boucheron pour homme, fin, transparent et délicat, l’un des derniers héritiers des fausses colognes et des aldéhydés du XXème siècle.